Entretenir la flamme : renouer avec le français malgré l’insécurité linguistique

Publié le jeudi 22 avril 2021

Par Kaiden Salt

Je m’étais assis sur une chaise de plastique chambranlante et j’avais déposé mon sac à dos par terre. Évidemment, c’était avant la COVID. Le prof est entré dans la classe, portant en bandoulière un lourd sac qui affectait sa posture. Confiant, j’ai jeté un œil au plan de ce cours de philosophie en français. J’aurais pu le suivre en anglais – et vu la langue de mon programme, ça aurait été logique –, mais je me disais que je serais plus à l’aise avec les termes et concepts en français.

Mes camarades de classe et moi avons brièvement fait connaissance pendant les dix minutes de pause. Bien entendu, nous avons parlé de notre programme et expliqué pourquoi nous avions choisi ce cours. « Mais ton français est pas mal bon », m’a dit une personne à l’accent québécois après mon intervention. Je voulais répondre que le français était ma langue maternelle, mais mon anxiété m’a poussé à me taire. Au fil de la conversation, j’échappais des expressions et mots empruntés à l’anglais. Peut-être qu’on me prenait pour un anglophone. En fait, je préférais donner cette impression vu que j’étais rouillé.

Bizarrement, quand je me retrouve avec des anglophones, ce trac est tout aussi présent. En français, langue que j’utilise rarement hors de chez moi, je patine : ça va des mots de remplissage aux rires nerveux. Je me rassure un tant soit peu en me disant que c’est plutôt charmant de voir une personne oublier ou mal prononcer des mots dans sa langue seconde. À la blague, j’attribue mes difficultés à mon éducation, en me posant comme francophone qui fréquente des milieux anglophones, de sorte que je ne cesse de jongler avec deux identités linguistiques.

« Je ne comprends pas pourquoi tu n’étudierais pas en français », déplorait ma mère, me rappelant l’époque où elle avait perdu sa langue maternelle, faute d’exposition. Bien qu’elle ait fini par réapprendre le français après plusieurs années d’étude, elle craignait que l’histoire se répète. Peut-être naïvement, j’ai ignoré son avertissement, moi qui ne doutais pas de ma maîtrise de la langue. Après tout, on m’enseignait des notions complexes de grammaire française depuis la maternelle, et pour ce que j’en savais, je n’avais pas oublié grand-chose même après des années de consommation médiatique et d’interactions en anglais.

Mais mon inquiétude a monté quand j’ai commencé à remarquer mes erreurs répétées. De plus en plus souvent, je laissais des mots anglais se glisser dans mes conversations quotidiennes en français. Je me suis donc mis à remettre en question ma légitimité en tant que francophone. Pour l’enfant de quelqu’un qui enseignait le français, c’était particulièrement troublant.

Même si j’étais loin de les avoir perdues, j’avais tenu mes compétences linguistiques pour acquises. Si je voulais les garder, je devais les cultiver, les perfectionner. Afin de renouer avec ma langue maternelle, j’ai décidé de consommer plus de contenu en français, et de côtoyer plus de francophones. Heureusement, je n’ai pas eu trop de mal à me replonger dans la langue et la culture françaises. Que ce soit en lisant des livrets de règles de jeu, en écoutant des listes de lecture francophones beaucoup trop tard les soirs de semaine ou en travaillant sur un campus bilingue, je m’expose continuellement et consciemment au français pour préserver ma langue maternelle, enrichir mon vocabulaire et multiplier les sources d’inspiration qui nourrissent ma créativité.

Au-delà de mon intérêt personnel pour la linguistique, je tire des bienfaits considérables et concrets de cette initiative. J’ai accès à un plus grand nombre de perspectives d’emploi et, disons-le, à certaines bourses de l’Université – un incitatif tout à fait valable quand on est aux études. Comme l’a dit Frank Smith :

« Une langue vous place dans un couloir pour la vie. Deux langues vous ouvrent toutes les portes le long du chemin. »

Aujourd’hui, je me retrouve assis sur une chaise tout aussi inconfortable, dans un cours du soir. J’ai un travail écrit en français à remettre plus tard. Ce serait plus facile de le rédiger en anglais, mais je m’y refuse. J’ai juste besoin de m’exercer un peu plus, de mettre la main à la pâte et de me rappeler que, quel que soit notre niveau d’aisance, chaque voix et chaque parcours contribue à une belle et grande diversité.

 

L’Institut des langues officielles et du bilinguisme (ILOB) offre une panoplie de cours et de programmes à ceux et celles qui souhaitent apprendre le français et l’anglais. Le bilinguisme est à votre portée!
Découvrez les cours et programmes de l’ILOB.

 

Haut de page